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"Héloïse Brézillon, autrice de T3M " de Damien Dhondt
T3M
de Héloïse Brézillon
Chronique du livre par Damien Dhondt
« Les gens tristes, ça va mieux. Les gens pas tristes, ça va mieux. Oui, l’automne 2039, tout le monde s’en souvient. Le monde aussi, ça va mieux, la machine qui précipite le siècle : de l’utopie ne reste que le topos. »
Le futur, la population dispose de T3M. Cette I.A., sous les mains de Cortégraphes (cartographes du cortex) visualise les conséquences des traumas sur la psyché humaine.
Les souvenirs sont retranscrits sous forme de poème. Ayant soutenu une thèse sur les liens entre poésie et science-fiction (1) l’auteur associe les textes poétiques à une description en prose. La démarche est originale et on peut en déduire des arguments. C’est ensemble que l’on peut guérir et le futur sera peut-être positif. Curieusement, en fin de l’ouvrage, Héloïse Brézillon annule son propos. Elle déclare que si jamais T3M existe un jour, il sera utilisé pour établir une dystopie.
Auteur : Héloïse Brézillon _ T3M _ Éditions du Commun _ octobre 2024 _ Inédit, moyen format, 120 pages _ 14 euros
(1) « La science-fiction sonore, enjeux et potentialités d’un genre émergent. Manifeste pour une science-fiction poétique. »
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L’interview de Héloïse Brézillon par Damien Dhondt
Quelle est la genèse de T3M ?
Ce livre est né parce que j’aime écrire de la poésie et que j’aime écrire de la science-fiction. Je me suis posé la question : comment on fait de la poésie et science-fiction. C’est le sujet de ma thèse (1). Ce livre est né de ce questionnement. Je fais de la recherche-création. J’utilise ma propre création, mon propre travail artistique comme un terrain d’expérimentation, pour alimenter ma théorie et la théorie alimente aussi la pratique. C’est un jeu de circulation. Chaque poème, c’est d’abord des performances que j’ai fait sur scène. Les poèmes ont une thématique commune. Je n’avais pas envie de simplement les regrouper dans un livre. J’avais d’abord envie de penser à un objet-livre. J’ai conçu ce concept T3M. J’ai d’abord écrit tous ces poèmes dans mon propre chemin thérapeutique et une fois que j’étais au bout du chemin, j’en ai fait un objet. J’ai imaginé cette I.A. et je voulais prendre le contre-pied de la dystopie pour en faire quelque chose qui soit positif ou en tout cas qu’il y ait un horizon d’espoir.
Les imaginaires technologiques et les imaginaires du futur qu’on élabore ont un poids très fort sur le présent. Il existe de nombreux récits un peu dystopiques et catastrophiques. J’ai trouvé des études empiriques qui observent ce qui se produit sur le lectorat. On dit souvent que cela permet de créer des alertes, de prévenir les gens, de les secouer, d’avoir un impact politique assez fort. Mais les gens qui vont vers ce type de récit sont déjà à peu près convaincus de base. Et cela a tendance, parfois, à avoir l’effet inverse. Par l’identification à un personnage ou bien le fait d’être très pris dans cette histoire, on va presque vivre par procuration ces choses horribles et cela va avoir tendance à paralyser. Il y a même certaines études qui montrent que l’on peut avoir des comportements qui vont devenir de plus en plus réactionnaire, par exemple sur l’écologie ce genre de choses. Après, je tiens à préciser que ce sont des études empiriques qui se basent sur le lectorat américain. En France, ce n’est pas forcément le même contexte sociologique. Cela m’a beaucoup travaillé. C’est donc dans cette optique-là que j’ai voulu me réapproprier un imaginaire technologique qui soit positif. Avec T3M, la SF me permettait de vulgariser tout un tas de choses sur le fonctionnement de la mémoire automatique ce qui se passe dans le cerveau quand on est en train de vivre un trauma, quand on est exposé à la violence. Ce sont des choses que je n’arrivai pas à faire passer par le poème. Car le poème comme je le conçois et comme je le pratique, c’est quelque chose qui est très proche de la sensation, du réel, très proche des souvenirs bruts. Je n’arrivais pas à expliquer tout cela et l’aspect un peu scientifique de la SF me permettait de vulgariser toute ces choses-là et de donner un autre éclairage sur les poèmes.
Il s’agit donc d’un roman de science-fiction utopique au lieu d’être dystopique.
Cela se déroule dans une espèce de monde parallèle où la santé mentale est très prise au sérieux. Les personnes qui s’en chargent sont accueillantes et accompagnantes. Je voulais que le suivi soit positif.
Quel but suiviez-vous dans l’écriture de T3M ?
Écrire ce livre m’a fait du bien. Mais je trouve qu’il y a une certaine responsabilité à ce qu’on fait circuler comme récit. Cela rejoint cette idée qu’il y ait quelque chose de positif, de procurer des outils. Je ne sais jamais si cela fonctionne ou si cela ne fonctionne pas. Mon envie profonde, c’était de donner des outils, en faire un livre pour l’offrir à d’autres. Cet aspect collectif était très important pour moi. Il s’agissait de sortir de cette idée que la santé mentale était une question individuelle presque de développement personnel et de la remettre au centre d’un débat collectif. Il faut que cela devienne un sujet dont on s’empare à plusieurs, ensemble et pas juste de le faire soit même dans son coin pour s’améliorer.
Le passage de l’individuel au collectif.
Cela m’intéresse aussi de sortir quelque chose de binaire entre victime et bourreau. Ce livre parle de stress post-traumatique. Souvent, on reproduit certains mécanismes on est donc nous aussi à l’origine d’une certaine violence et tant qu’on ne prend pas conscience, on est en capacité de reproduire cette violence.
Je perçois la violence comme un réseau, un tissu, on tire sur les deux comme l’araignée sur sa toile, cela répercute assez loin. Il y a non seulement les cycles familiaux horizontaux et verticaux, mais aussi les tissus relationnels.
Comment dans T3M s’est passée la cohabitation entre poésie et narration ?
J’ai conçu ce livre comme un roman qui passerait par la poésie. J’avais besoin qu’il y ait une forte narration.
Les images que j’ai en tête, que j’utilise pour écrire, elles sont claires et évidentes pour moi. Mais effectivement, tous les poèmes sont des souvenirs, les poèmes deviennent la traduction de ce qui se passe dans la machine. Le processus n’est pas linéaire. Les souvenirs ne sont pas dans le bon ordre, il y a quelque chose d’hyper-grossier là-dedans et puis il y a un truc de pudeur. Je me suis aménagé des espaces pour que cela reste à moi, à l’intérieur du livre.
La mémoire traumatique, c’est quelque chose qui est difficile à raconter d’une manière linéaire quand on est exposé à de la violence, à un trauma, notre cerveau « freeze ». Il y a un tel cocktail d’hormones injectées dans notre cerveau qu’à un moment cela devient toxique pour le cerveau. On risque l’épilepsie, un arrêt cardiaque et donc le cerveau va disjoncter. Un générateur de secours qui se met en place, mais du coup la mémoire n’est plus du tout enregistrée de la même manière et donc elle est enregistrée d’une manière qui va être « a-historique », hors de notre histoire personnelle, de l’enfance jusqu’à l’âge adulte, hors de cela. Et elle va s’enregistrer sur les sensations. Elles sont très diffuses, éparses. Je trouvais intéressant que cela se transmette dans la lecture.
Pourriez-vous expliquer votre commentaire à la fin de l’ouvrage ? « Si un tel dispositif existait il serait certainement récupéré par les structures capitalistes, hétéro-patriarcales et néocoloniales – pour leur permettre de continuer à exercer leur violence tout en offrant la possibilité d’en guérir. »
C’est une machine utopique qui permettrait en quelques semaines de se libérer des impacts de nos traumas. Donc à partir de là qu’est-ce qui empêche des structures dominantes de continuer à nous violenter puisqu’on a un médicament qui permet en trois semaines de régler le problème. Donc le dispositif en question ne remet pas en question la source même de la violence.
Dans le livre, T3M est un dispositif étatique. C’est remboursé par la Sécu. Du coup les instances de pouvoir possèdent ce dispositif qui, de prime abord fait du bien, mais pourrait être utilisé pour continuer de nous violenter. C’est ce que je défends.
(1) « La science-fiction sonore, enjeux et potentialités d’un genre émergent. Manifeste pour une science-fiction poétique »